" Je m'autorise de mon amitié de plus en plus étroite avec Kundun pour lui poser de nombreuses questions sur sa jeunesse et les circonstances de sa découverte comme Bouddha vivant. Il est né le 6 juin 1935 sur les bords du lac Kuku Nor, dans l'est du pays. (…) Sa première réincarnation monta sur le trône au pays de Bö ; tel est le nom du Tibet en tibétain. (…) En 1933, quelques jours avant de mourir, le treizième Dalaï avait donné un certain nombre d'indications relatives à sa future résurrection. Après son décès, son corps reposait sur son trône, au Potala, la tête regardant cers le sud, dans la position traditionnelle du Bouddha ; un beau matin, les moines qui veillaient le défunt furent surpris de constater que, pendant la nuit, le cadavre avait bougé et regardait vers l'est. Aussitôt, on interrogeait l'oracle d'Etat ; il entra en transe et jeta une écharpe dans la direction du soleil levant. Pendant 3 ans, ministres, régent et hauts dignitaires hésitèrent ; ils attendaient de nouveaux signes qui leur permettraient de circonscrire leurs recherches. C'est alors que le régent se rendit sur les bords du lac Cho-kor-gye, où, prétend la légende, tout pèlerin voit son avenir inscrit à la surface. (…) Après plusieurs jours de méditation et de prières, le régent distingua un reflet sur l'eau : un temple à 3 étages, coiffé d'un toit doré et, non loin de là, une ferme d'architecture chinoise au fronton sculpté. Le temps de remercier les dieux, le régent sauta en selle et se hâta de rejoindre Lhasa ; sans délai, on se mit à la recherche du pontife. Selon la doctrine bouddhiste, la réincarnation ne se produit pas nécessairement aussitôt après la mort de l'individu ; dans le cas d'un Dalaï Lama, l'âme du défunt erre pendant des années avant de retrouver un corps qui lui paraisse digne de l'abriter. Au printemps de l'année 1937, plusieurs groupes de moines partirent dans la direction indiquée par les présages et les oracles ; ils étaient porteurs d'objets ayant appartenus au treizième Dalaï et d'autres, identiques en apparence mais qui en réalité n'étaient que des copies. (…) (La délégation arriva dans le district d'Amdo.) (…) Les envoyés examinèrent des centaines d'enfants ; aucun ne présentait les signes requis. A force d'errer de village en village, ils aperçurent un jour une lamaserie à trois étages surmontée d'un toit doré, correspondant à celle que le régent avait vue dans les eaux du lac Cho-kor-gye puis, non loin de là, une ferme au fronton curieusement sculpté. Conformément à la coutume, et persuadés d'être sur le bonne piste, ils revêtir la livrée de leurs serviteurs. Ce subterfuge répond à un but précis. Habillés avec simplicité, ils ne provoquent pas la méfiance des villageois et peuvent ainsi entrer plus facilement dans les maisons et se mêler aux habitants. En pénétrant dans la ferme, les émissaires savaient déjà qu'ils trouveraient le jeune garçon qu'ils recherchaient. A peine eurent-ils franchi le seuil qu'un enfant de deux ans courut à eux, saisit par la manche le lama porteur du rosaire ayant appartenu au treizième Dalaï Lama et s'écria tout joyeux : " Sera Lama, Sera Lama ! " Le fait que le petit eût reconnu un Lama sous le déguisement d'un laquais était déjà extraordinaire ; mais désigner en même temps le monastère d'où le moine était originaire l'était plus encore. Enfin, le bébé s'empara du rosaire et voulut à toute force le passer à son cou. Cette fois les envoyés étaient convaincus : ils avaient bien trouvé le Bouddha réincarné. Prudents, ils attendirent quelques jours et revinrent sans déguisement. Attirant l'enfant devant l'autel familial, ils s'enfermèrent avec lui dans une pièce et lui firent subir les examens rituels. La première épreuve consiste à choisir parmi 4 rosaires celui du précédent Lama ; sans hésiter, le petit choisit le plus simple, qui était aussi le vrai. Il en fut de même d'un tambour avec lequel le défunt appelait ses serviteurs, puis d'une cane. Enfin, on découvrit sur son corps les signes qui établissaient péremptoirement son caractère de réincarnation de Chenresi : protubérances à hauteur de la clavicule, rappelant la deuxième paire de bras de Bouddha, et oreilles légèrement décollées. (…) Vers la fin de l'été 1939, une délégation comprenant les quatre envoyés, les négociants chargés de veiller à l'exécution du contrat, l'enfant et sa famille quitta le district d'Amdo pour Lhasa. Il fallut deux moins pour atteindre la frontière tibétaine. Un ministre spécialement délégué par le gouvernement remit au jeune Dalaï une lettre du régent qui confirmait le choix des enquêteurs. Pour la première fois, l'assistance se prosterna devant l'enfant, y compris son père et sa mère. "
(" 7 ans au Tibet " de Heinrich Harrer, édition Arthaud - écrit en 1952, traduit en français en 1983)