" Le Tibet possède d'immenses champs aurifères, mais nulle part les filons ne sont rationnellement exploités. (…) On ne les exploite que dans la mesure où cela se révèle indispensable. On craint de provoquer l'ire des génies de la terre et cette superstition ridicule empêche même toute prospection sérieuse. (…) Une chose me surprend : comment expliquer que personne n'ait songé à tirer profit des ces richesses inutilisées ? Même dans les environs de Lhasa, il n'est pas rare de voir des pépites d'or qui luisent au soleil dans le lit des cours d'eau. La raison de cette carence est-elle l'indolence du tibétain qui considère le lavage de l'or comme un travail pénible ? Je ne le crois pas car au Tibet, le métal jaune est synonyme de luxe et de puissance et jouit d'un prestige infiniment plus grand que celui que nous lui attribuons. Les bijoux tibétains en sont fait et les temples en renferment des richesses incalculables. (…) De pauvres gens n'hésitent pas à faire le sacrifice de leur unique anneau et à l'offrir au temple ; il ne s'agit pas seulement de se concilier la faveur de la divinité, mais d'apporter sa quote-part au patrimoine commun. Comment concilier ces deux tendances contradictoires ? Ce qui vaut pour l'or s'applique également aux autres métaux et minerais ; chaque année, des centaines de tonnes de fer, d'argent, de cuivre et de mica sont envoyées au gouvernement par les provinces. Ces livraisons sont considérées comme un gage d'allégeance et matérialisent la fidélité des gouverneurs au maître du Tibet. Pourtant, personne n'a songé à créer d'industries d'extraction, ni à exploiter sur place les produits du sous-sol tibétain. Encore une fois, la superstition en est la cause, de crainte de provoquer la colère des Dieux et des esprits du mal, on préfère importer des Indes les plaques de cuivre destinées à la frappe des pièces de monnaie, ou acheter à l'étranger de vieux ressorts de wagons pour les transformer en épées ou en poignards, plutôt que de se servir des richesses du pays. On laisse le charbon sommeiller dans les entrailles de la terre et l'on continue à se chauffer avec de la bouse de yak et du crottin de cheval séché. (…) Il semble inconcevable, à première vue, que sur trois millions et demi de Tibétains, aucun n'ait été tenté par la perspective de faire fortune en exploitant lui-même tel ou tel gisement ! Personne ne veut faire le premier pas et prendre le risque. Les tibétains savent aussi que le jour où ils permettraient les investissements de capitaux étrangers sonnerait le glas de leur tranquillité. Les appétits des puissants voisins du Tibet se réveilleraient du même coup. Ceci explique que les habitants se bornent à pratiquer le commerce de produits et de marchandises moins attirantes que l'or, le pétrole, le fer ou le charbon. "
(" 7 ans au Tibet " de Heinrich Harrer, édition Arthaud - écrit en 1952, traduit en français en 1983)