" Dans la société moderne dominée par les impératifs économiques, la situation morale de la vache est ambiguë. D'une part elle est traitée, de même que tous les bovins, comme des objets qui ont une valeur économique : on ne les nourrit que selon le profit qu'on escompte ; et leur valeur marchande dépend strictement de ce profit. C'est pourquoi les jeunes veaux et les animaux épuisés sont soumis à une sous-alimentation sans espoir sur des pâturages arides. Mais, d'autre part, un vieux sentiment se manifeste chez les hindous dans le cliché des " vaches sacrées " : assez fréquemment, et surtout en période électorale, les campagnes pour la protection de la vache tendent à influencer les électeurs en faveur des partis politiques les plus conservateurs. Ces campagnes vont d'ailleurs dans le même sens que les économistes, qui soulignent la nécessité de conserver les bovins, animaux précieux en raison de leur lait et de leur travail. Ces attitudes religieuses et économiques expliquent le maintien d'une législation protectrice des bovins : dans la plus grande partie de l'Inde, les gouvernements locaux interdisent l'abattage. Législation facilement contournée : le paysan ne nourrit pas les animaux inutiles et, lorsque c'est possible, il ne dédaigne pas de les vendre au boucher musulman. On reproche souvent aux comportements religieux de laisser survivre une grande masse d'animaux qui sont une lourde charge pour l'économie indienne. Ceci n'est vrai qu'en partie, car la surcharge en gros bétail n'est pas seulement le fait des paysans hindous. Certes, l'Inde est le pays le plus chargé du monde en gros bétail . Mais la surcharge de l'Inde n'est pas tellement supérieure à celle des pays musulmans voisins. En réalité, la surcharge tient surtout au rôle traditionnel du lait dans l'alimentation et à la fonction des bœufs dans l'agriculture, qui exige en général, un double attelage. Conditions radicalement différentes de celles des pays d'Extrême Orient, comme le Vietnam, où l'on ne boit pas de lait et où le travail agricole se fait plutôt à la main. En pays hindou, le caractère sacré de la vache contribue, certes à accroître la surcharge bovine, mais sa suppression ne résoudrait rien. "

(extrait de Jacques Dupuis, " L'Inde, une introduction à la connaissance du monde indien " éditions Kailash, civilisations et sociétés - 1997)