Il est beaucoup plus facile finalement de faire des choses avec les ladakhis qu'avec les français. Les ladakhis sont spontanés et toujours disponibles : il suffit de discuter pour déclencher quelque chose. Pas besoin de mettre au point des rendez-vous ou des concepts sur papier.
En discutant avec Tsespal, nous avions appris qu'il était en train de fonder une école gratuite et de bon niveau pour une sélection d'étudiants qui n'a pas les moyens de se payer d'études supérieures. Il est 10h ce matin lorsque nous le croisons dans la rue. Il va à l'institut justement et il nous propose de le suivre.

Nous nous retrouvons dans un bâtiment fort accueillant avec un porche sur toute la longueur. C'est un ancien hôtel bricolé en école et le résultat est très chaleureux. Il y a le bureau de la direction (Tsespal, Cha et Tundup), une salle d'ordinateurs (avec pour l'instant une seule machine, une imprimante à aiguille et une vieille machine à écrire). Il y a aussi une salle de cours avec des tapis par terre, un tableau, des chaises et des livres. Nous avons rarement vu de telles installations ici, au Ladakh.

Tsespal nous invite alors dans son bureau pour nous expliquer l'origine et les intentions de son projet :
" Il faut commencer par expliquer le système scolaire ici, au Ladakh. La plupart des écoles sont privées avec une influence religieuse : bouddhiste, musulmane ou chrétienne. Les enseignants y sont réputés meilleurs que dans les écoles gouvernementales… Même si ce n'est pas prouvé, les parents préfèrent donner tout leur argent pour payer une bonne école à leurs enfants. C'est pour cette raison que, dans les écoles gouvernementales, il y a souvent une majorité d'enfants pauvres ; mais ce qu'ils apprennent n'est pas forcément d'un niveau moins élevé. Les écoles privées sont mixtes et les écoles gouvernementales séparent les filles et les garçons. Tous portent l'uniforme de leur école, c'est à cela que l'on distingue leur appartenance à tel ou tel groupe, voire telle ou telle religion.
Les enfants peuvent donc aller à l'école de 6 à 18 ans. Le plus gros problème vient après, lorsqu'il faut apprendre un métier. Toutes les écoles, tous les instituts sont privés et très chers. Le Ladakh est un peu une terre oubliée dans ce domaine pour le gouvernement indien. Les gens sont pauvres et ont peu d'influence sur les décisions politiques. Ainsi, toutes les écoles destinées à apprendre un métier sont situées au Cachemire ou au Jammu (pour les plus près), c'est-à-dire dans deux régions séparées par des montagnes immenses. Lorsqu'un étudiant part là-bas, c'est pour plusieurs mois. Il doit alors payer son billet d'avion, l'hôtel, la nourriture et l'école qui est très chère. C'est une chose quasi impossible pour la population ici. La plupart quitte donc l'école sans qualification. "

Tsespal est un vrai amoureux de son pays et des gens qui l'habitent. Il est à l'origine de cet institut qui propose de donner aux jeunes ladakhis, qui n'en auraient pas les moyens autrement, une formation correspondant à ce qu'ils désirent apprendre : de la plomberie à la couture, en passant par les ordinateurs ou l'environnement. Le but de l'EDES, car c'est son nom, est de donner un enseignement gratuit et de qualité, sanctionné par un diplôme d'état. Et ils y sont arrivés ! Tsespal, mais aussi Cha et Tundup, les 3 hommes qui se sont associés pour faire naître ce projet, viennent d'ouvrir leur première classe d'informatique, avec un bon professeur et des aides du gouvernement qui a trouvé leur initiative très bonne.

Les élèves sont sélectionnés sur critères sociaux pour avoir droit à l'enseignement gratuit. Mais ceux qui ont plus d'argent et qui veulent suivre ces cours peuvent y assister en payant leur inscription. C'est une révolution ici, d'autant plus que l'institut se donne comme objectif d'adapter son enseignement à la demande. " Nous en sommes à peine au premier mois d'existence. Il n'y a qu'un ordinateur et 7 étudiants. Il faut encore négocier des accords pour avoir plus d'argent. "
Le principe, pour eux, est le même que pour des associations en France : certaines sont reconnues et reçoivent des aides de l'état, mais elles ont toujours besoin d'argent car il y a toujours plus d'idées que de moyens pour les concrétiser !

Cet après-midi, si nous le voulons, nous pouvons rencontrer ces étudiants.
A 18h, les voilà qui arrivent, s'installent sur des chaises, semblables à des chaises de camping pour enfants, et sortent de quoi écrire sur leurs genoux. Ils suivent le cours avec attention et, à la fin, nous intervenons pour nous présenter. Nous leur expliquons notre projet et leur faisons découvrir notre site web sur l'ordinateur. Ils sont fascinés. Une jeune fille nous demande pourquoi en Europe et aux USA, nous sommes si avancés ? La question nous prend un peu de court. Je ne sais pas ce que vous auriez répondu à notre place mais nous sommes partis sur l'histoire différente de nos deux " pays ".

" L'Inde est un pays très dense qui a des préoccupations vitales : trouver à manger pour tout le monde, lutter contrer le fort taux de mortalité dû essentiellement au manque d'hygiène… les préoccupations ne sont pas les mêmes chez nous où nous sommes plus disponibles pour améliorer notre quotidien, développer l'éducation de nos enfants, chercher… etc. Cela ne veut pas dire que l'Inde est attardée. Il y a aussi des ordinateurs et des ingénieurs dans ce pays. Ils construisent des systèmes de très haute technologie et comptent parmi les plus gros éditeurs de logiciels au monde. La différence vient surtout de la " vulgarisation " de l'utilisation des ordinateurs dans les cercles familiaux, les bibliothèques, les écoles etc. Dans les pays développés, tous ceux qui s'y intéressent peuvent se familiariser avec l'outil informatique qui devient un objet quotidien. "

Mais le Ladakh se pose un autre problème : celui de l'électricité. Comment développer des technologies telles que l'informatique lorsqu'il n'y a de l'électricité que 5 heures, deux soirs sur trois ?

Un jeune garçon, cette fois, nous pose une question sur les différences entre l'école en France et celles que nous avons vues au Tibet, au Népal ou en Inde. Nous leur parlons de ces enfants, laissés pour compte de l'éducation que nous avons vus dans ces pays et leur expliquons qu'en France, les enfants doivent aller à l'école, c'est obligatoire. Sinon, les parents peuvent avoir de gros problèmes. De plus, chez nous, l'école est gratuite, publique et laïque la plupart du temps. Ce n'est pas l'argent qui fait la qualité de l'enseignement mais l'implication et l'intérêt du professeur pour sa matière. Tous les enseignants doivent avoir un niveau d'étude minimum qui comprend une formation pédagogique. Les problèmes les plus importants chez nous, sont plutôt la violence, qui est elle, une véritable barrière à la qualité de l'enseignement, et l'orientation, pour ceux qui sont marginaux du système dit " normal ".

Ils sont très surpris de nous entendre parler de violence des enfants entre eux et envers leurs professeurs. Pour eux, le respect est une chose fondamentale sans laquelle les relations entre les hommes ne peuvent pas exister. Ils ont raison, mais le " progrès " n'est pas toujours idyllique !

Nous devons encore réfléchir sur les différences fondamentales entre nos deux histoires qui ont fait que l'évolution a été différente. Nous leur avons bien sûr parlé de communications et d'échanges du savoir, possible dans des régions de plaines mais extrêmement difficiles ici, comme dans toutes les régions du monde que la nature a isolées. Mais ils ont pu développer d'autres forces qu'ils doivent faire valoir à présent que les échanges deviennent possibles.

Demain, nous échangerons d'autres questions et points de vue avec eux…