De retour du camp nomade, nous nous posons beaucoup
de questions sur le sujet que nous voulons développer : Comment un peuple
peut-il disparaître ?
Quel est le rôle de l'éducation pour sa survie ?
Comment le " progrès " peut-il détruire une organisation solide et changer
la culture au point de la faire disparaître ?
Autant de questions que nous posons dès le petit déjeuner à Tsespal
au sujet des nomades. Il nous explique de nouveau que l'éducation, selon
lui est fondamentale :
" Si certains d'entre eux sont éduqués, ils pourront lutter contre les
agressions extérieures, faire des demandes au gouvernement, faire valoir
leurs droits dans leur pays et défendre face aux autres la valeur de
leur culture. "
Selon lui, plus on est éduqué plus on aime sa culture
car on voit aussi les défauts de celle des autres. C'est l'ignorance
qui crée l'envie et pousse certains jeunes à dénigrer leur culture.
" C'est ce que l'on commence à voir à Leh , rajoute-t-il. Le progrès
crée un déséquilibre lorsqu'il n'est pas compris ou mal maîtrisé. Il
s'impose au détriment de méthodes et de valeurs anciennes qui ont fait
leurs preuves et qui ont leurs racines dans l'histoire et la vie pratique.
On ne peut adhérer à un progrès qu'en en comprenant véritablement l'utilité
et le bénéfice que l'on peut en tirer. Moi, je suis en bataille avec
mes amis de Leh pour l'électricité. Ils veulent plus d'électricité pour
regarder la télé. Mais ça ne nous concerne pas la télé, à quoi ça sert
? On n'a pas besoin de plus d'électricité. Et le fuel, il faut le faire
venir par camion de Srinagar. Que se passera-t-il si la route est fermée
? Je n'aime pas ces jeunes qui s'habillent comme les occidentaux, ils
sont ridicules. Ils disent que leur culture ne vaut rien. Ils sont attirés
par les américains et les européens. Tout ce qui est superficiel. Ils
n'ont rien dans la tête. Ils ne savent pas la valeur des choses parce
qu'on ne leur a pas appris. "
Tout ce qu'il raconte me fait penser à la discussion que nous avons eue avec le jeune moine tibétain, lors de notre dernier jour au Tibet. Il disait la même chose. Si les tibétains avaient été éduqués, ils ne se seraient pas fait avoir par les chinois dès le départ. La foi religieuse leur a tenu lieu d'éducation culturelle mais cette foi est exceptionnelle. Il y a tout de même des tibétains qui ont adhéré à l'idéologie chinoise et d'autres qui rêvent de leurs richesses, sans pouvoir bien sûr se les offrir, mais en souffrant de n'avoir que ce qu'ils ont toujours eu de toutes façons et qui autrefois leur convenait très bien (abstraction faite de tous les crimes et malheurs que les chinois leur font subir). Aujourd'hui, les tibétains en exil et le gouvernement du Dalaï Lama ont su à ce point mettre en valeur leur culture que le monde entier la respecte et même l'envie.
La culture lakakhi est très proche de la culture tibétaine mais, contrairement à elle, elle a évolué ce dernier cinquantenaire, dans son propre milieu. Elle en a retiré moins de notoriété et c'est elle qui, à présent, est menacée par l'invasion du progrès et ses conséquences. Il y a déjà beaucoup trop de véhicules à Leh dans l'unique grande rue. Ils ont la priorité sur les piétons : ils avancent sans s'arrêter en klaxonnant au milieu de la masse importante de personnes, de dzos, d'ânes, de chiens, de moutons… Ils déversent leur fumée noire dans une atmosphère d'une rare pureté… Ce qui m'a le plus choqué, dès les tout premiers jours, c'est le lait en poudre ! Dans cet environnement encore très proche de la nature, le lait est rare ! Bien sûr, il n'y a pas de moyen de le conserver, mais j'imagine qu'autrefois (sûrement pas si longtemps que ça), chaque maison avait sa vache ou son dzo, comme à Gyantsé, au Tibet ! Même si les dzos ne sont pas très producteurs, cela suffisait à une famille.
Les CD vidéo fleurissent dans certaines boutiques de matériel en tous genres. Les télévisions aussi bien sûr que tous regardent avec passion. Il y a beaucoup de produits destinés au touristes, comme les appareils photos, qui créent de nouveaux besoins chez les ladakhis. Où est le mal si ce n'est que ces produits, démesurément chers compte tenu du niveau de vie ici, marquent la différence de " pouvoir d'achat ", et de pouvoir tout court dans l'esprit de certains, entre les autochtones et les occidentaux. Certains jeunes ici, en voyant ça, se sentent inférieurs et n'ont qu'une envie : " partir de ce pays arriéré ".
L'évolution mal contrôlée cause inévitablement des problèmes de pollution. Les emballages par exemple : il y a des poubelles qui débordent mais où vont-ils mettre ces nouveaux déchets : la terre est trop dure pour les enterrer, il fait trop froid pour compter sur une décomposition naturelle, et les emballages plastiques et les piles par exemples, causent de gros problèmes de " stockage ". Il faut les renvoyer par la route qui les a fait venir, longue, difficile avec des cols à plus de 5000m, et bloquée une grande partie de l'année à cause de certains passages enneigés, pour qu'ils soient détruits dans les circuits des grandes villes. Je pense aussi à ces fûts de pétrole, rouillés, abandonnés dans les montagnes…
Le Ladakh ne doit pas se mettre en situation de dépendance vis-à-vis des plaines de l'Inde car sinon, sa population risque de migrer vers des terres plus faciles alors qu'elle s'était toujours acclimatée à son milieu difficile.
Les réflexions fusent et nous avons besoin d'en apprendre plus sur cette culture. Nous découvrons un livre dans une librairie, " Ancient Future ", écrit par une suédoise, Helena Norberg Hodge, qui a découvert le Ladakh il y a plus de 16 ans, au début de son ouverture au tourisme en 1974. Linguiste à l'origine, elle s'est prise de passion pour cette région. Elle a très vite pris conscience des dangers de son ouverture sur le reste du monde et a voulu aller dans le sens de leur propre évolution en les aidant à trouver des solutions locales de développement, notamment en utilisant l'énergie solaire et en les sensibilisant aux dangers des nouveaux produits (engrais chimiques, pesticides, etc.). Elle a créé un centre écologique, justement à côté de notre hôtel. Nous ne manquerons pas d'aller y jeter un œil attentif.
Notre journée s'achève déjà avec le soleil qui passe derrière la montagne. Il est 17h30, les prières des musulmans retentissent depuis les hauts-parleurs installés dans toute la ville. Régulièrement, à 5h30, 11h30, 15h30 et 17h30, les mêmes chants retentissent. Impossible de ne pas les entendre, surtout en pleine nuit. Comment cela peut-il être admis sur une terre majoritairement bouddhiste ? Nous prenons ces sons comme un trouble à l'ordre public. Il faudra que nous nous renseignions pour savoir pourquoi ces démonstrations religieuses si bruyantes sont autorisées ici.