De bonne heure ce matin, il est hors de question de se laver à l'eau glacée ! Tant pis. L'air est sec de toutes façons et nous devons casser notre réputation de " washable people " : ceux qui se lavent tout le temps ! Notre expédition au camp nomade sera une bonne façon de montrer que l'on n'est pas si fragiles que ça ! Et puis dans ces montagnes où le soleil côtoie la poussière et le vent, il vaut mieux être protégé par une couche naturelle de poussière que d'être attaqué directement par les rayons du soleil, très forts à de telles altitudes !
Nous sommes prêts un peu avant 8h mais on ne peut
pas partir trop tôt car il faut demander des permis pour voyager dans
cette zone. Nous devons aussi attendre l'ouverture des magasins pour
acheter du papier et des crayons de couleurs pour les enfants.
A 10 heures seulement, nous embarquons tous les 5 dans la jeep pour
un périple de 5 ou 6 heures à travers les montagnes. Nous nous arrêtons
à plusieurs reprises dans des villages de bout du monde… Qui habite
ici ? De quoi vivent-ils ? Pour reprendre la comparaison du Far West,
j'ai l'impression de me retrouver en plein désert et de traverser des
villages avec seulement un saloon, une épicerie et une banque ! Sauf
qu'ici, l'épicerie fait aussi restaurant, qu'il n'y a pas de banque
et que les 3 autres maisons semblent être là pour finir de tracer la
rue principale ! En plus, il n'y a pas un champ à la ronde, seulement
de la terre sèche…
Parfois, nous traversons des " oasis
". Là, quelques brins d'herbe parviennent à pousser. Un bras de rivière
passe au milieu du village et les habitants s'activent à faire
les foins dans des petits champs d'à peine 5 ares. Il y a toujours
une école. Nous nous arrêtons d'ailleurs dans l'une d'entre elles où
c'est la mère de Tsespal qui fait la classe ! Tous les enfants
nous font de grands signes ! Tsespal leur apporte des œufs et nous repartons
avec une invitation pour prendre le thé lors de notre retour.
Nous passons un " check point " avant
de nous engager sur la route qui mène au col : le deuxième plus haut
au monde : plus de 5300m (17500 pieds). Le militaire vérifie nos passeports
et nous pouvons nous engager sur la piste qui devient de plus en plus
cahoteuse au fur et à mesure que nous montons. Sur cette route où plus
un seul village n'existe, il y a parfois des groupes
d'hommes, accroupis, un marteau à la main, en train d'arranger des
pierres grosses comme le poing. Ils sont noirs de crasse, de pétrole
et de poussière. Leur présence ici est surréaliste. Que peuvent-ils
faire ici avec un marteau au milieu de cette immensité de cailloux ?
Ils alignent des pierres, dérangées presque aussitôt par les jeeps ou
les camions qui passent. D'autres creusent avec une pelle qu'ils activent
à deux : le premier l'enfonce et l'autre l'aide à tirer avec une corde
nouée en bas du manche. Ne riez pas. Nous sommes déjà à plus de 4000m
d'altitude. L'oxygène commence à se faire rare et les efforts sont beaucoup
plus fatigants…
Nous nous demandons si nous n'avons pas affaire à des bagnards tant
leur tâche nous paraît absurde et inutile : placer des petits cailloux
sur des pistes immenses à travers les montagnes, et recommencer à chaque
passage d'un véhicule… sommes-nous sûrs d'avoir bien vu ?
Nous continuons de monter. Nous atteignons bientôt les 5000m et il y
a toujours des groupes d'hommes qui travaillent, au ralenti, sur le
bord de la piste. Même au
col, à 5300m, il y en a encore ! Certains ont leur cabane ici :
un bout de tente
entre des fûts métalliques vides.
Il y en a des centaines, des fûts, rouillés,entassés
au milieu d'un paysage d'une pureté exceptionnelle. L'ère moderne a
laissé là les cadavres d'une société à qui l'on apporte " le progrès
" sans leur apprendre comment s'en servir ni les risques qu'il comporte…
Ces énormes bidons vont bien sûr continuer de rouiller, polluer la terre
et l'eau qui va descendre jusque dans les vallées pour irriguer les
champs et donner à boire à la population. Comment pourraient-ils le
savoir si on ne leur dit pas ? Cela ne fait pas partie de leur culture…ni
de leurs préoccupations.
Je me rappelle ma vision depuis l'avion sur cette même chaîne de montagne, elle me semblait infranchissable et pourtant, nous sommes là, au milieu des roches de toutes les couleurs : ocres, rouges et même vertes par endroits ! Les hommes ont parfois gravé des prières sur certaines d'entre elles et les ont rendues à la nature, comme si elle-même avait accompli l'ouvrage. Tsespal ne nous avait pas menti, jamais je n'avais vu un tel bouquet de roches différentes.
Passé le col, nous continuons sur une piste en meilleur
état. Tsespal en profite pour accélérer un peu et nous montrer ses qualités
de pilote. Je préférerais qu'il se contente de chanter, comme il l'a
fait au col ! Je crois que je n'ai jamais été aussi surprise qu'à ce
moment-là : face à un décor de bout du monde, un homme des montagnes,
un ladakhi qui ne parle que l'anglais en dehors des dialectes de son
pays, s'est mis à chanter le célèbre " Céline " d'Hugues Aufrey ! Incroyable
! Je lui demande comment il connaît cette chanson et il me dit que c'est
une jeune française qui lui a apprise il y a quelques années et que
depuis, c'est sa chanson préférée. Je lui dis que mes parents aimaient
aussi beaucoup cette chanson et que c'est en partie la raison pour laquelle
ils m'ont appelée comme ça. Je le vois aussi étonné que moi : il ne
connaissait pas mon prénom !
Je crois que ce point commun entre mon nom et cette chanson qu'il adore
renforce notre complicité. Il m'apparaît beaucoup plus fraternel et
m'explique beaucoup de choses sur ce que nous voyons… D'ailleurs, il
ne s'adresse plus qu'à moi !
Nous quittons à présent la route pour une piste à peine tracée à travers
une plaine extrêmement plate.
Tsespal nous montre les différents territoires sur lesquels s'arrêtent
les nomades en fonction des saisons. Peut-être une demi- heure plus
tard, nous arrivons dans un village
de baraques en pierres et de tentes, au milieu duquel se dresse un bâtiment
plus solide : l'école.
A notre arrivée, une nuée d'enfants se précipite pour nous observer…
Ils rigolent et ne nous quittent pas d'une semelle. Tsespal nous montre
la tente de l'instituteur, au milieu de la cour, qu'il propose de partager
avec nous pour la nuit. " Il va faire froid ", nous prévient-il. Je
veux bien le croire : nous sommes à 4500m d'altitude !
Je prends quelques photos et très vite, attrape la caméra car les enfants,
qui se sont pris au jeu, sont en train de nous montrer tout ce dont
ils sont fiers ! Ils se précipitent vers le tableau noir, posé contre
le mur, dehors, sur une estrade devant l'école et se mettent à épeler,
en anglais, les mots qui s'y trouvent. Christophe et André essaient
de leur demander à quoi correspondent ces mots : la tente, la fille,
le chien… mais nous comprenons vite que ces enfants ne sont que des
répétiteurs, comme nous le disait une personne de " l'école
dans le ciel " au sujet des petits Ladakhis. L'école ne leur apprend
pas à comprendre, elle les fait répéter, c'est tout. Nous commençons
à comprendre ce que Tsespal et les autres voulaient dire en parlant
de la nécessité d'avoir de bons instituteurs : il faut les former aux
méthodes " modernes ". Mais ceux qui le sont, sont plus chers…
Nous nous installons sous
la tente pour boire du thé. Il est 16h et nous n'avons rien mangé
depuis ce matin. Tous les gosses affluent à l'entrée de la tente pour
nous observer
: nous sommes face à face, face à deux réalités différentes. Nous, "
so clean, so nice ",
comme nous traduit Tsespal de leurs réflexions, et eux tellement sales
mais tellement beaux, souriants, épanouis et moqueurs ! Guy a un guide
avec quelques expressions ladakhis. Je me lance à leur demander leur
nom dans leur langue. Ils semblent comprendre mais c'est moi qui ai
un mal fou à interpréter leurs réponses !
Après ça, nous ressortons dehors. Une petite fille qui a vraisemblablement
mieux compris ses leçons que les autres, me demande en anglais comment
je m'appelle. Je suis agréablement surprise et en profite pour lui retourner
sa question. Très doucement, elle me décompose les syllabes de son nom.
Une autre petite fille d'une dizaine d'années fait la même chose et
elles entreprennent, toutes les deux, de nous présenter leurs copains.
Je décide de retourner vers le tableau noir : elles connaissent le sens
des mots inscrits dessus mais, même avec leur aide, ce n'est pas le
cas de tous les autres !
Pendant ce temps, Tsespal prépare le repas du soir. Les enfants sont
fiers d'apporter
de l'eau. Avec l'altitude, il faut attendre plus longtemps pour la faire
bouillir : la température d'ébullition est différente de celle au niveau
de la mer. C'est d'ailleurs en utilisant cette méthode et des valeurs
de référence que l'on déterminait les altitudes autrefois !
Le soleil s'est couché derrière la montagne et le froid
commence à monter. Nous retournons dans la tente où seul le réchaud
apporte un peu de chaleur. Nous faisons connaissance avec l'élu du village,
l'instituteur et le père des deux jumeaux que nous avons vus inscrits
sur le registre de l'école. Tsespal nous raconte que c'est lui qui a
emmené sa femme à l'hôpital pour accoucher. J'imagine tout ce trajet
et ces secousses, le col à 5300m… Ils savaient que l'accouchement risquait
d'être difficile, ils ont pris les devant mais comment font-ils quand
il y a des problèmes imprévisibles ? Ici, la nature a gardé son pouvoir
: seuls les plus forts survivent.
Après le repas, Tsespal nous invite à sortir pour " les danses ". Tous
les soirs, les nomades dansent et chantent... La nuit est claire comme
jamais je ne l'ai vue si claire. J'ai l'impression de pouvoir toucher
les étoiles … et les voies lactées ! Et il y a ces chants qui s'échappent
dans la nuit, ces danses
en ronde, toujours pareilles, auxquelles on nous invite à participer.
Il fait très froid. La pleine lune monte derrière les sommets et éclaire
la scène de plus en plus… J'imagine que lorsqu'elle sera tout en haut,
la fête s'éteindra… Mais pas du tout ! Je tombe de sommeil : le froid,
l'altitude… Je comprends ces hommes que l'on voit s'endormir sur les
pentes de l'Everest dans les films, jouant leur vie pour un peu de repos.
L'altitude épuise.
Nous décidons finalement d'aller nous coucher. Certains nomades nous
suivent jusqu'à la tente et observent tous nos préparatifs : nous sortons
nos sacs de couchage, enlevons nos chaussures et quelques épaisseurs
et nous laissons glisser dans une bonne nuit de sommeil. Les chants
retentissent encore dans la nuit. Les nomades, à l'entrée de la tente
n'ont pas bougé. Ils nous observent toujours… Je ne sais pas quand ils
sont partis car longtemps après que nous nous soyons tous blottis dans
nos sacs, ils n'avaient pas bougé…