J'ai la sensation que durant ces 3 derniers jours, je n'ai pas réussi
à saisir le mystère de Lhasa ; pas même esquissé une ébauche de compréhension.
Tout le monde ici vit, s'anime : les chinois dans leurs boutiques, d'autres
sur les chantiers. Les tibétains aussi, ont leurs activités : ils vont
chaque jour s'approvisionner au marché de leur quartier (car il est
évident qu'ils n'ont ni les moyens ni le " besoin " d'avoir un réfrigérateur),
beaucoup se retrouvent sur la place du Jokhang pour prier alors que
les enfants, unis aux chinois dans leur survêtement bleu et blanc, vont
à l'école. Je ne saurais pas dire combien de chinois et de tibétains
se promènent avec ce même costume dans la rue. Je peux simplement remarquer
que tous les enfants tibétains ne le portent pas, que beaucoup d'entre
eux sont dans la rue,
à prier ou à tendre la main, avec ou sans leurs parents…
Il y a d'autres différences, bien sûr. L'habit notamment n'est pas le
même entre chinois et tibétains. Les chinois ont un look contemporain
alors que beaucoup de tibétains ont conservé leur vieux costume
traditionnel. Au début, on trouve le contraste
énorme mais peu à peu, la différence devient naturelle car elle est
évidente : deux peuples, qui ne parlent pas le même langage, qui ont
une écriture, une
histoire et des préoccupations différentes, l'un athée, l'autre d'une
ferveur religieuse débordante, vivent ensemble, dans le même temps,
sur la même terre. Le paradoxe est troublant et pourtant, le drame de
Lhasa ne se voit pas au premier coup d'œil. Il y a des mendiants dans
la rue, bien sûr, mais il y en a chez nous aussi… On sent cependant,
lorsqu'on filme ou photographie, que l'on n'est pas totalement libre
de le faire. Mais on le sait, c'est peut être aussi pour ça que l'on
remarque tous ces chinois aux grosses
lunettes carrées et à la veste de costume bleu marine qui circulent
sur les trottoirs et se retrouvent toujours derrière vous lorsqu'il
y a un attroupement de curieux autour de votre caméra…
Que filmer ? Que montrer ? Nous sillonnons encore les rues à la recherche
de l'incident qui ébranlera ce calme apparent. Je parviens à saisir
une scène intéressante (la vérité sort souvent de la bouche des enfants…)
: 3 petits tibétains (de 4, 6 et 8 ans environ) sont là, les yeux grand
ouverts devant un étalage de friandises. J'ai vu les petits chinois
dépenser beaucoup d'argent dans les sucreries
à la sortie de l'école, mais ces gosses-là, que vont-ils faire, ils
n'ont certainement pas dans leur poche le moindre yuan en trop ?… Ils
s'approchent du comptoir pour regarder d'un peu plus près… C'est alors
qu'arrivent deux petites chinoises de 13-14 ans qui leur ordonnent de
sortir. Les pauvres gamins n'ont pas envie ; ils n'ont pas fini de regarder,
mais ils se font pousser
dehors. En voilà une de différence : le pouvoir
d'achat des deux peuples. A tel point que les victimes sont considérées
comme des pestiférés sur leur propre terre face à l'envahisseur.
J'avais entendu parler du mépris
des chinois envers les tibétains dans différents
récits et j'ai pu le constater à diverses reprises, surtout de la
part des plus jeunes. Il y a l'exemple de cette scène mais aussi celle
d'un autre petit chinois qui, en passant dans la rue, a repoussé un
enfant tibétain qui tendait la main, assis par terre…
Mais je ne généraliserais pas pour autant si facilement
ces comportements à toute la population . J'ai vu aussi des chinois
donner de l'argent aux mendiants tibétains. Générosité ? pitié ? difficile
de savoir. Tous les chinois n'ont pas forcément les mêmes pensées que
leur gouvernement…
Si on essaie de se mettre dans la peau d'un chinois à Lhasa, souvent
pauvre à l'origine et attiré ici par les nombreuses primes gouvernementales
offertes pour peupler cette terre, sèche, froide, isolée de tout et,
en définitive, assez difficile à vivre , on arrive à comprendre comment
peut naître le racisme ici. Pour une population déracinée, pervertie
par la vie moderne et athée, donc sans aucun attachement spirituel,
il doit être agaçant de voir des gens vivre dans un autre temps et prier
toute la journée dans des rituels
de complète dévotion. Ce comportement
peut sembler vraiment absurde et inutile. " Que peut-on tirer de bon
de ces prosternations interminables dans la vie quotidienne ? ", " Il
y a tellement d'autres choses à faire pour gagner sa vie ? ", " Il faut
être limité intellectuellement pour ne rien faire d'autre que de répéter
inlassablement les mêmes prières ! "… C'est certainement ce que doivent
penser les chinois pour considérer à ce point les tibétains comme des
gens inférieurs et sans intérêt.
Pourtant, même si cette ferveur
religieuse peut paraître aberrante dans le monde moderne que nous
connaissons nous aussi, c'est sans doute grâce à elle que les tibétains
ont pu résister autant à l'envahisseur. A aucun moment, ils n'ont perdu
cette foi qui marque leur différence et leur culture.
Les tibétains ne sont pas morts, mais ils survivent dans un idéal immatériel
qui les isole du monde dans lequel ils vivent. On peut se demander s'il
ne serait pas mieux pour eux de céder à une certaine évolution ? Mais
jusqu'où les mènera-t-elle ?
Il est vraiment difficile de comprendre ce qui se
passe à Lhasa. Notre frustration vient certainement aussi du fait qu'il
est impossible de nouer ici des relations avec la population : certains
parlent chinois, d'autres tibétains, rarement les deux et encore moins
l'anglais. A part des " hello, how are you ? ou " where are you from
? " chantés par tous les enfants à tous les coins de rue, le dialogue
s'arrête là. On peut se demander pourquoi, alors que jusqu'ici, en Inde
ou même au Népal, tous connaissent ce langage international, la population
du Tibet, comme par hasard, est la seule à ne pas pouvoir communiquer
avec les étrangers. Si des volontés politiques avaient voulu couper
le contact de la population avec le reste du monde, elle ne s'y serait
pas pris autrement qu'en évitant d'enseigner les langues étrangères
à l'école… Que risqueraient-ils de nous dire ? Notre curiosité n'en
est que plus attisée, mais les véritables réponses sont difficiles à
trouver…
Nous avons rencontré cet après-midi une jeune israélienne polyglotte
qui a partagé notre voyage jusqu'à la ville sainte. Elle parle le chinois
et son point de vue est certainement plus clair que le nôtre. C'est
son deuxième voyage à Lhasa. Elle est restée 2 mois la première fois
et elle a devant elle un nouveau séjour de 1 mois. Dans la rue, elle
n'ose pas vraiment répondre à nos questions. Il faut dire qu'un nouveau
chinois en costume d'espion (veste bleu marine et lunettes noires carrées)
passe régulièrement derrière nous et que d'autres sont assis sur un
muret pas très loin. Nous ne sommes pas dupes de leurs intentions et
n'insistons pas pour la questionner. Vraisemblablement, elle est hébergée
par des tibétains et doit avoir appris beaucoup de choses sur leur vie
quotidienne ; mais elle ne l'a pas dit explicitement car elle pense
que c'est interdit pour eux.
Le soir venu, quelques lumières brillent encore dans certaines boutiques de la ville mystérieuse. Devant l'entrée de l'une d'elles, des gosses se rassemblent, bientôt rejoints par des adultes. Par la porte ouverte, la télévision déverse sa bruyante distraction dans tout le quartier. Il y en a pour tout le monde ! Rien ne pourrait les distraire de ce qui se passe dans la boite à image… Une religion en remplace une autre, endoctrinant les esprits d'une autre manière…