Ce matin, après nous avoir apporté le petit déjeuner, nous ne laissons pas repartir Abdoul : nous avons besoin de lui pour comprendre ce qui s'est dit lors du meeting organisé par l'association bouddhiste lorsque les jeunes filles se sont enfuies avec les garçons musulmans. Il est ravi de pouvoir nous rendre service. Nous l'installons confortablement dans un fauteuil de la chambre avec la caméra et l'écran ouvert et nous voilà partis sur les voies de la compréhension !

Tout commence très calmement avec des présentations et un discours rassembleur. L'homme, le président de l'association, insiste sur la nécessité de se rassembler pour conserver les droits des bouddhistes au sein de l'état de Jammu et Cachemire. Il fait souvent allusion aux événements de 1989 qui leur avaient fait si peur que les musulmans annexent la région. Puis son discours devient plus virulent. Il se charge de haine et devient même une véritable incitation à la violence à l'encontre des couples mixtes qui se sont enfuis :
" Alors si vous voyez ces deux personnes, frappez-les et vous pouvez casser leur main ou leur tête et l'apporter à votre association bouddhiste ! "
Cette incitation à la violence est suivie d'applaudissements ! Et il enchaîne :
" Si quelqu'un voit ces filles et ces garçons parler d'amour et si quelqu'un vous voit les frapper et que vous avez des problèmes, alors je serais prêt à vous défendre ! "
Je n'en crois pas mes oreilles. Il se met à reprocher aux familles d'envoyer leurs filles faire des études sans surveillance parce qu'elles en profiteraient pour se dévergonder. Ca devient une affaire de mœurs qui n'a plus rien à voir avec la politique. Cet homme se porte en moralisateur intégriste et violent d'une société toute entière, sous une étiquette bouddhiste qui lui sert de gage de bonne conduite.

Je comprends pourquoi Tcheny Dordge n'adhère pas aux idées de cette association. Un homme comme ça est dangereux pour son propre peuple. Abdoul est d'accord avec nous. Il nous avait bien dit que cette histoire était " privée ". Je ne l'avais pas entendu dans ce sens. Effectivement, ce leader se met à dicter à la population le comportement qu'elle doit adopter dans l'éducation de ses enfants, en plus de la menacer si ses filles tombent amoureuses de musulmans. Cela va très loin. D'autant plus loin que la population n'est pas du genre à avoir de tels comportements.

Nous avions déjà demandé à Abdoul s'il était marié. Il nous avait répondu que oui et qu'il avait aussi 3 enfants. Aujourd'hui, il nous avoue qu'il était très amoureux d'une fille autrefois. Ils avaient fait des projets d'avenirs etc. Abdoul devait la demander en mariage à sa famille lorsque ses parents ont découvert son idylle. Ils se sont empressés de le marier avec la jeune fille qu'ils lui avaient choisie. C'est pour ça qu'il ne peut plus entendre ce genre d'histoires où la société se met en travers de l'amour que des jeunes gens se portent. Il gagne bien sa vie en travaillant à l'hôtel. Tsespal lui a aussi demandé d'intégrer l'EDES pour développer un autre institut à Kargil, d'où il est originaire. Ca lui donne beaucoup d'espoirs, notamment dans l'idée qu'il a de reconquérir sa belle en la prenant pour deuxième épouse, ce qui est totalement admis chez les musulmans. Le problème, c'est qu'elle est déjà mariée et qu'elle devra demander le divorce pour venir vivre avec lui. Je ne sais pas si ce sera aussi simple qu'il nous le présente, mais je lui souhaite de parvenir à ses fins.

Nous avons l'après-midi libre avant de retourner dans la famille d'Angchuk, le professeur d'informatique, qui nous a invité de nouveau ce soir à venir manger avec eux.
Nous décidons de remonter tout en haut de la ville, jusqu'au monastère cette fois, là où les drapeaux à prières sont accrochés pour rejoindre une autre colline. La montée est très raide mais pas si difficile. Nous sommes habitués au manque d'oxygène maintenant. Lorsqu'on arrive là-haut, on se sent comme des dieux au milieu de tous ces mantras de couleurs. On peut même voir le paysage à travers : rouge, bleu, jaune, vert… L'air est frais et réchauffé par le soleil. Nous savourons cette grâce encore une fois…

Le soleil rejoint déjà son lit, Angchuk vient nous chercher à l'hôtel. Nous sommes ravis de revoir sa famille et visiblement, c'est une joie partagée. Nous allons plus loin dans la discussion aujourd'hui. Nous apprenons que l'oncle d'Angchuk, le chef de la maison, est ingénieur en hydroélectricité. Il travaille à la construction du barrage qui entrera bientôt en service pour apporter l'électricité à la vallée. C'est quelqu'un de très cultivé et de très respecté visiblement. Il envoie tous les enfants de la famille dans les grandes villes, après la 6ème classe, pour qu'ils continuent leurs études. Il croit vraiment que l'enseignement ici n'est pas bon et il veut leur donner toutes leurs chances. Il sait qu'il a des moyens financiers importants pour le faire et regrette que le Ladakh n'ait pas de meilleurs professeurs. "
L'éducation est un gros problème ici pour notre avenir " confie-t-il.

La conversation se poursuit directement sur notre projet d'échange avec les enfants de France. Nous leur expliquons la fresque, nos rencontres avec l'école dans le ciel, le TCV et les petits nomades ; notre désir de faire partager leur culture aux jeunes français qui vivent bien loin de certaines valeurs encore vivaces dans ces grands espaces. Pour cela, nous leur avons apporté notre ordinateur portable. Ils nous l'avaient demandé. Ils sont très impressionnés par tout ce que nous avons fait et appris durant tout notre voyage.

Ils veulent en savoir plus sur le Tibet. C'est un sujet qui les concerne aussi et qui, nous confient-il, provoque des problèmes de cohabitation au Ladakh. Ce n'est pour nous qu'un nouveau témoignage de ce que l'on nous a déjà raconté plusieurs fois.
Mais la soirée ne se poursuit pas sur le ton de la discussion : ils sont curieux de notre matériel, alors nous allons leur montrer comment ça marche ! Nous filmons toute la famille puis enregistrons l'image sur l'ordinateur. Nous jouons, comme avec les jeunes de l'EDES à faire des transformations sur l'image. Tout le monde rit aux éclats et nous passons vraiment un moment formidable ! Il est temps cependant pour nous de rentrer. Eux aussi nous font promettre de revenir l'année prochaine. Nous ne pouvons être sûr de rien mais nous espérons vivement les revoir.
Nous quittons la chaleur de la pièce, chauffée au poêle à bois, pour la nuit noire et glacée du Ladakh. Notre chambre nous attend, à peine plus chaude, mais ce n'est plus que pour quelques nuits.