Nous allons une dernière fois à l'école dans le ciel pour interviewer Tcheny Dordge, le lama qui a créé cette école. Il nous accueille avec son éternel sourire dans son bureau, qui sert aussi de pharmacie : sur des étagères sont alignés minutieusement des flacons avec des étiquettes. A l'intérieur, il y a différentes préparations à base de plantes. Elles prennent souvent la forme de petites boules de différentes tailles. C'est le lama qui les fabrique. Cela fait partie du savoir des religieux et constitue toute la médecine des peuples de l'Himalaya. Il faut apprendre beaucoup sur les plantes pour savoir les choisir et les doser correctement.
Il commence par nous parler de lui et de ses voyages qui lui ont permis de concrétiser son projet d'école. Il vient de la province du Changtang, où nous avons rencontré les nomades. Il sait donc ce qu'est le manque d'éducation à cause de l'éloignement, mais il sait aussi combien il est important d'en avoir pour défendre ses droits sur des terres qui, aussi éloignées soient elles, seront toujours la convoitise des gouvernements. Il faut apprendre, on en ressort toujours plus fort, toujours plus convaincu de la valeur de ce qu'on est, même lorsque l'on veut garder les troupeaux dans les montagnes.
Son idée d'école en tête, Tcheny est parti dans de nombreux pays pour essayer de trouver un moyen pour la subventionner. Il a rencontré un centre bouddhiste dans le sud-ouest de la France et des personnes qui ont monté l'association de l'école dans le ciel pour trouver des parrains et contribuer au développement de l'école sur un long terme.
Tcheny avait de l'argent de côté pour son projet. Il a pu acheter un terrain et construire le premier bâtiment. Il a commencé avec 2 ou 3 classes et, au fur et à mesure que les enfants ont grandi, que l'école dans le ciel a apporté des fonds, ils ont ouvert de nouvelles classes : chaque année une nouvelle avec une nouvelle institutrice également. Ils ont aussi construit un nouveau bâtiment et projettent de s'agrandir encore pour que les enfants puissent étudier jusqu'à la 12ème classe (notre terminale).
Je me risque à lui poser une question plus polémique : que pense-t-il de l'organisation du TCV ? Ils ont de l'argent et semblent déjà avoir pu réaliser pour les petits tibétains ce que lui souhaite mettre en œuvre pour les petits ladakhis. Certes, le TCV est pour lui un bon exemple, mais leurs moyens sont différents…
Il nous explique sincèrement la situation et les problèmes
de cohabitation entre réfugiés et autochtones :
" C'est toujours la même chose, les réfugiés ont toujours plus d'avantages
que les gens locaux ".
C'est ce que nous ont déjà dit beaucoup de personnes ici.
" Les ladakhis n'ont pas les moyens de leur ambition et de leur développement
: ils subissent en étant parfaitement conscient de la perversion du
progrès et de ses dangers auprès de la population la moins cultivée.
C'est pour ça qu'ils se battent tant pour envoyer leurs enfants dans
de bonnes écoles. "
Tcheny n'hésite pas à nous dire ce que nous avons déjà souvent entendu au sujet des tibétains : à savoir qu'ils reçoivent une aide internationale élevée et qu'ils n'en font pas profiter la population locale qui les a accueillis sur ses terres alors qu'elle n'était pas plus riche qu'eux. Il leur en veut pour ça. Il leur en veut aussi d'avoir créer une inflation avec cette argent sur le prix des terres notamment. Ce ne sont pas les seuls responsables : le commerce des cachemiris avec les touristes y a contribué aussi. Les ladakhis ont donc un nouveau rapport avec l'argent et un manque finalement qu'ils ne connaissaient pas avant. Les tibétains ont beau avoir la même culture que les ladakhis, les problèmes de cohabitation sont délicats. D'ailleurs, le gouvernement du Jammu et Kashmir ne tient pas à arbitrer cette situation car ,en tant que musulman, il ne saisit pas la différence entre ladakhis et tibétains, ou refuse de la voir…
Nous croyons très fort à l'énergie de cet homme et en la réussite de son projet d'école ; c'est pour ça que nous avons décidé de le soutenir, lui et les enfants, en parrainant une petite fille. Elle s'appelle Rigzine Choerol et elle est d'origine tibétaine. Il y a dans cette école des enfants ladakhis, des enfants de Delhi, du Changtang et d'autres régions éloignées. Leur point commun est que leur famille est trop pauvre pour leur offrir un bon enseignement dans une école privée. Mais cette école-ci les prend en charge gratuitement et les suit pour qu'ils aillent au bout de leurs études. La petite Rigzine est très bonne élève. Nous lui enverrons des livres, des cahiers, des crayons, des petits présents… un petit peu de ces choses que ses parents ne peuvent pas lui offrir mais qu'ils rêveraient de pouvoir faire. Nous devons verser également une participation à l'association française qui gère l'argent et les dépenses pour faire évoluer l'école. Ce n'est pas grand chose pour nous : 70F par personne et par mois lorsqu'on se met à deux pour aider un enfant. Mais on peut donner ce que l'on veut.
Il y a déjà une quarantaine d'enfants qui sont parrainés. Certes, c'est un engagement que l'on prend lorsqu'on décide de les soutenir. Mais lorsqu'on voit le bien qu'on peut faire avec si peu de choses, on se dit que ça vaut la peine de le faire, autant pour soi que pour eux. Nous ne saurions que vous encourager à le faire également, et pourquoi une classe n’échangerait-elle pas de contacts avec une classe de cette école ? Ils seraient ravis d’avoir des contacts avec des enfants d’une autre couleur, avec une autre façon de vivre et les petits français apprendraient aussi beaucoup de leur mode de vie, beaucoup plus simple et plus proche de la nature. Si cela vous intéresse, vous pouvez nous contacter ou contacter l’association « l’école dans le ciel » de notre part qui vous mettra en contact avec lama Tcheny Dordge. Il sera ravi d’un tel échange ! Et puis le Ladakh, si vous voulez venir les rencontrer, est une région magnifique et revigorante !"