Effectivement, aujourd'hui rien ne se passe : tout est fermé, absolument tout. Il n'y a plus un bus, plus une voiture en ville. Tous les hommes sont assis devant les rideaux de fer abaissés des boutiques, discutent et attendent… Cette fois, la réunion qui a lieu à l'association bouddhiste est interne. Il n'y a pas de manifestation à grands coups de haut-parleur. Tout est calme.
Il nous faudra attendre le soir pour apprendre que
le problème des filles bouddhistes parties avec les garçons musulmans
est passé au second plan. La mobilisation avait, cette fois, un autre
sens…
Il y a quelques jours, une chambre de l'orphelinat a brûlé, blessant
grièvement cinq enfants. L'un d'entre eux avait oublié d'éteindre sa
bougie avant de s'endormir. Il n'y a bien sûr pas d'électricité tous
les jours et un générateur coûte cher. Ces gamins n'avaient rien, ils
ont maintenant encore moins que rien. Mais les ladakhis sont unis et
généreux : ils se sont tous mobilisés pour récolter de l'argent, pour
les aider à reconstruire et à avoir de meilleurs conditions de vie.
Et quand je dis tous, c'est tous : bouddhistes, musulmans, chrétiens,
hindous. Tous ont fermé boutiques, solidaires de la cause. C'est impressionnant.
Tout le Ladakh était inactif !
Mais il ne faut pas croire que c'est uniquement la solidarité qui a bloqué à ce point la ville. Nous posons à Abdoul la question que nous nous posions hier à propos d'une telle force de mobilisation générale. Comment se fait-il que tout soit fermé à l'appel de l'association bouddhiste alors que tous les ladakhis n'ont pas la même religion ? Où est la force de persuasion ? Comme partout, dans la peur… Abdoul nous raconte que des jeunes vandalisent ou menacent ceux qui ne fermeraient pas boutique. Nous avons du mal à le croire. Mais une chose est sûre, les résultats sont là.
Pour s'imaginer la vie quotidienne ici, il faut replonger dans l'organisation
des villages de nos arrières-grands-parents. Il n'y a aucune surface
commerçante plus grande qu'une boutique. La plus grande épicerie
entasse, dans une pièce de 30m2 environ, produits pharmaceutiques et
d'hygiène, biscuits, denrées emballées dans des boites en carton et
quelques coupons de tissus. Mais il y a bien d'autres sortes de " bazars
" : des vendeurs
de fruits et légumes dans des boutiques en forme de boite ou directement
sur le trottoir (en prenant garde que les vaches
ou les moutons qui circulent un peu partout ne viennent pas chiper un
bout de salade pendant qu'on a le dos tourné !). Il y a des marchands
de tissus, de viande,
des sortes de quincailleries, des cordonniers,
des librairies, papeteries, marchands de chaussures et de vêtements
aussi, mais traditionnels la plupart du temps. L'habillement moderne
est vendu au marché
avec des étiquettes de grandes marques complètement contrefaites.
Il y a même des vendeurs de matériel hi-fi vidéo, tout ce qu'il y a
de plus moderne. Mais les prix sont à hauteur de ceux que nous connaissons
en Europe, ce qui veut dire qu'ici, les produits existent mais que rares
sont ceux qui peuvent s'offrir ce genre de matériel (et pourtant, télévisions
et CD vidéo sont très populaires).
Tout est organisé autour de la rue principale mais il y a tout un tas de petites rues toutes aussi actives avec de toutes petites boutiques de 4m2 au maximum. Les " boulangeries " en font partie. Les artisans ont une manière particulière de faire le pain. N'imaginez surtout pas la baguette, les croissants, le four et la bonne odeur de notre traditionnelle boulangerie, inimitable et réputée d'ailleurs dans le monde entier. Il s'agit là d'une cabane en bois noircie par les années et la fumée, avec un homme assis à même le sol à côté d'un four en pierre creusé dans le sol. Il prépare de petites boules de pâte qu'il étale sur une pierre avec sa main mouillée. Il la colle ensuite sur la paroi du four en pierre, chaude grâce au feu alimenté sans cesse dans le fond du trou. Ca ne paraît pas très " hygiénique " comme ça mais c'est une notion qu'on modifie vite quand on vit dehors toute la journée, dans la poussière.
Mais aujourd'hui, tout est fermé, c'est un réel changement comparé à l'animation quotidienne. Il paraît qu'en été, il y a trois fois plus de magasins ouverts car les cachemiris viennent faire du commerce avec les touristes. Il fait bon vivre à Leh. L'ambiance est paisible, les couleurs éclatantes. On se dit qu'avec un peu de chauffage et l'eau courante, on installerait bien une activité pour vivre ici toute l'année !