La nuit a été chaude et j'appréhende le moment où nous devrons sortir affronter de nouveau l'enfer de Delhi. Nous partons aujourd'hui pour Katmandou : 15 heures de train, 7 heures de bus. Dehors, les rickshaws nous assaillent de nouveau. Nous marchandons le prix du trajet pour aller à la gare et embarquons dans la pollution généralisée. Hier, mes narines et mes oreilles étaient noires. Même à Paris mes oreilles ne sont pas noires !
A la gare, il faut aussi se boucher les oreilles à tous les " madam ", " sir " et autres " where are you from ? " " where are you going " " good price " " tourist information " etc. Même quand on descend d'un rickshaw, il faudrait monter directement dans un autre !
Acheter un billet de train, c'est le parcours du combattant
ici : tout le monde se colle dans la file d'attente. C'est au premier
qui tendra son formulaire (pour demander un billet) au guichetier, caché
derrière des barreaux et une vitre percée de 2 trous, l'un pour parler
et l'autre pour passer la main !
Heureusement, j'aperçois un bureau spécial "
ladies " où les manières sont un peu moins rustres depuis qu'un agent
a fait évacuer avec force caractère tous les hommes incrustés dans la
file ! Je n'ai jamais revendiqué une quelconque priorité en tant que
fille mais j'avoue que là, elle est la bienvenue ! Pas de chance cependant,
ce n'est pas le bon bureau. Je crois comprendre, dans un anglais roulé,
que ce sont ici les billets pour un départ immédiat. On nous oriente
d'un bureau à l'autre et, finalement, le troisième est le bon ! " Malheureusement
", il n'y a plus que des places en première classe. Tant pis, il vaut
mieux payer un peu plus cher (dérisoire par rapport aux prix des billets
de train en France) et partir vite !
En sortant de la gare, notre attention est attirée
vers une fille, d'allure occidentale, en grande conversation avec un
rickshaw. Nous lui adressons la parole, amusés de voir que nous ne sommes
pas les seuls à souffrir des malentendus avec les chauffeurs ! Elle
est française justement mais semble bien connaître la ville. Comme nous
allons tous à Connaught Place, nous nous serrons dans un rickshaw et
faisons plus ample connaissance.
Cette fille, à l'allure si déterminée, s'appelle Pauline et travaille
pour la Croix Rouge. Elle connaît l'Inde pour y être déjà restée plusieurs
mois en mission à Calcutta, Goa et Bombay. Elle est à Delhi depuis 3
mois et pour 10 mois encore. Cela me paraît énorme compte tenu du cauchemar
que j'ai l'impression de vivre ici. Je lui fais part de mes sentiments
répulsifs vis-à-vis de cette ville, du premier contact que nous avons
eu avec elle hier, des questions que nous nous sommes posées etc. Elle
comprend tout à fait notre point de vue. Pour elle, l'Inde, on l'adore
ou on la déteste. Pour sa part, elle l'a vécue dans divers lieux et
diverses conditions et elle doit bien se faire à l'idée que, décidément,
elle n'est pas faite pour ce pays. Elle nous explique qu'ici, la démocratie
est une utopie car l'Inde est dirigée par son organisation sociale basée
sur le principe des castes
: on naît dans une caste et on y reste. C'est établi depuis des siècles
et demeure encore largement accepté. Les riches sont beaucoup plus riches
que les plus riches en France. Mais les pauvres sont dans une situation
misérable. "
On ne peut pas sauver l'Inde avec des bakshishs
, nous dit-elle, mais quand on vit ici, on peut aider ses proches, ceux
qui vivent autour de nous. Mais il ne faut pas faire d'excès et rester
dans la limite de leur niveau de vie . Les touristes ont beaucoup "
pourri " l'Inde, certains américains donnant parfois des aumônes démesurés.
Du coup, ils s'imaginent que les touristes sont des puits d'argent.
Certes, leurs revenus sont incomparables avec ceux des pauvres ici mais
les riches indiens aussi peuvent aider leurs semblables. Et puis, nous
dit-elle, ici, c'est la débrouille, il y a plus d'1 milliard de personnes
en Inde, plusieurs millions à Delhi, je ne suis pas sûre que la France
se débrouillerait mieux avec autant de personnes à sa charge… "
Nous sommes arrivés à Connaught Place. Aspirée par
la conversation et détendue par la présence assurée de Pauline, j'ouvre
les yeux sur ce qui m'entoure ici. Effectivement, il y a des magasins,
des restaurants, des gens qui se promènent comme dans n'importe quelle
grande ville. Notre air détaché semble être une arme efficace contre
les " attaques " de rickshaws. Je prends de l'assurance, Christophe
aussi. Il trouve même un truc qui cloue sur place les rabatteurs en
tous genres : à la question " where are you from ? ", il répond " from
the moon ". C'est bête mais ça marche !
Nous quittons là Pauline qui se perd presque aussitôt dans la ville.
Grâce à elle, nous nous sentons mieux dans ce lieu si hostile pour nous
au premier abord. Nous réussissons même à trouver des bouteilles d'eau
et de quoi manger dans ce qui ressemble toujours pourtant à un grand
bazar !
Notre train est à 17h30 mais le temps de comprendre
comment on fait ici pour embarquer, nous préférons partir tôt. Il faut
aussi compter le temps que va mettre le rickshaw pour aller à la gare
avec les embouteillages et les erreurs d'orientation qu'il va commettre
car ils ne connaissent pas tous la ville par cœur (contrairement à ce
qu'ils affirment avant d'accepter la course : 1 fois sur 2 ils s'arrêtent
pour demander leur chemin !)
Deux heures avant le départ, la plupart des gens sont déjà là, surtout
des hommes, d'ailleurs, avec beaucoup de paquets. Ils attendent allongés
ou accroupis sur le quai.
Cette position semble être pour eux la plus relaxante car elle est très
fréquente ici. Nous cherchons à avoir des renseignements sur le numéro
du quai et l'identification de nos places dans le train. Personne ne
nous dit la même chose et nous finissons par comprendre que notre place
nous sera attribuée à l'intérieur du train.
Il ne faut pas imaginer ici des TGV ou des Corails mais plutôt ces trains
qui emmenaient les prisonniers pendant la deuxième guerre mondiale dans
les camps de concentration : couleur rouille avec des barreaux aux fenêtres
! Ah, voilà notre train.. Les wagons défilent devant nous, tous des
2ème classe. Nous désespérons d'en trouver un de 1ère mais finalement
le dernier s'avère être le bon, l'unique. Mais le train ne s'arrête
toujours pas et les gens ont déjà commencé à monter. C'est peut être
comme le bus, il faut monter en marche ? Alors nous attrapons la poignée
et nous grimpons… Finalement le train s'arrêtera et ne redémarrera que
bien plus tard. Heureusement que nous avons pris une première classe
car dans les secondes, ce sont des banquettes en bois dans des compartiments
sombres et humides. Là, nous avons des ventilateurs
et banquettes en mousse !
Je pensais être prête à affronter des conditions de
voyage difficiles. Je me rends compte qu'il y a des limites au-delà
desquelles on ne se sent pas bien, avec tout le positivisme et la capacité
d'abstraction aux choses matérielles qui m'habitaient pourtant jusque
là.
Nous avons des consignes de sécurité de l'ambassade : ne pas quitter
nos bagages d'une semelle, et en parlant de semelle, ne pas quitter
nos chaussures non plus car elles sont la convoitise de beaucoup d'indiens
! Ne pas non plus accepter de thé ou de gâteaux car ils pourraient être
drogués pour mieux nous démunir de nos affaires. Cela dit, nous savourons
quand même de pouvoir nous allonger sous les ventilateurs, dans les
couchettes d'en haut… car en
bas, ils commencent déjà à s'entasser !